“Madame, je vous rends mon texte en retard. Cette semaine, j’étais amoureux et ça m’a pris du temps”

Ce “mot d’excuse”  en forme de clin d’oeil.
Un sourire dans ce semestre difficile. 
Les étudiants sont épuisés. Perdus. 
Depuis octobre, ils enchaînent les heures de cours en visio. 
Ils ne se sont jamais vus «en vrai ». 

Inventer un dispositif ? 

Au moment de commencer ce TD d’écriture de fiction, avec 25 étudiants en Master 1 de l’IFP Paris Panthéon-Assas, je savais qu’il faudrait adapter mon dispositif pédagogique. J’avais écrit sur le caractère “démerdentiel ” de cette rentrée. 
Je n’imaginais pas à quel point ce serait bouleversant. 

Le dispositif que j’utilise depuis 5 ans pour ce TD est celui d’un atelier d’écriture. Proposition, échanges, écriture, lecture à haute voix, retours. Puis réécriture, échange de mails. 
Impossible cette année.

Nous nous sommes adaptés.

Ils ont été présents, ils ont été à l’heure, chaque mardi, ces petits carrés sur l’écran du Zoom. Certains avaient une caméra, d’autres pas. Mais les 25 carrés vivaient sur mon écran. Ils ont été attentifs aux propositions, et ils ont écrit.

Ils m’ont envoyé leurs textes. Tous. Chaque semaine.

En 9 propositions d’écriture, ils ont découvert et affirmé leur style, se sont confrontés à leurs textes. Ils ont parfois rencontré des difficultés que nous aurions pu résoudre en un échange, en salle…

Leurs autoévaluations montrent qu’ils ont aimé ce parcours.  
Elles disent aussi leur frustration, égale à la mienne.

Parce qu’il y a eu l’écriture, mes retours, nos échanges de mails, mais si peu d’échanges entre eux, si peu de dialogues sur les textes. Ils n’ont pas pu faire groupe. 

Parce qu’ils sont épuisés de ces journées sans cadre : ils rêvent de devoir s’habiller pour aller à la fac, ils disent  « mais ce n’est pas la vie normale d’une personne de mon âge ».

Parfois, il y a eu des clins d’oeil, comme celui-ci. « Madame, je vous rends mon texte en retard. Cette semaine, j’étais amoureux et ça m’a pris du temps »

Nous avons terminé par des entretiens téléphoniques.
Certains m’ont demandé s’ils pouvaient m’envoyer d’autres textes. Ils s’accrochent à l’écriture.
Pas pour produire des journaux de confinement, mais pour sortir de cette dystopie.

J’espère les retrouver en deuxième année, « en vrai ».

Comme les années précédentes,  j’aurai en face de moi des rangées d’ordinateurs, mais derrière, il y aura des visages, des voix ! Vivement demain ! 


J’illustre cet article avec un dessin emprunté à un article du Monde, sur le blues des enseignants chercheurs en distanciel. Merci à Anna Wanda Gogusey.